Lucas me regarde et il me dit "Tu veux pas plutôt jouer au babyfoot avec moi ?". Je réponds que non, qu'il a des devoirs et que l'on va finir de les corriger. En regardant son cahier, je suis prise d'une nostalgie immense en repensant à ce que je pouvais faire quand j'avais son âge, et en même temps, je me dis que pour rien au monde je ne retournerais en arrière. C'est beaucoup plus intéressant maintenant. Lucas devait recopier un texte, et je suis stupéfaite de voir que, même en ayant l'orthographe des mots sous les yeux, il fait des fautes partout. Cela marche à coups de "Ils disait", "je suis rentrer ché moi", etc... Il écrit comme il parle, c'est à dire au hasard, un peu n'importe comment. Moi, avec patience, je reprends la feuille et j'entreprends de remettre chaque chose à sa place. J'écris les verbes au tableau, j'explique qu'au pluriel il faut "ent", qu'avec l'auxiliaire être on accorde le participe passé, etc... Mais Lucas ne m'écoute pas, il répète toujours les mêmes fautes et j'ai beau dire qu'on ne dit pas "Il faut que j'a une bonne note" mais "il faut que j'aie", ca ne marche pas. J'essaye de l'intéresser, pourtant, je déploie des trésors d'imagination... Mais Lucas me dit qu'il n'aime pas le français... Non, pas du tout. Lui, son truc, c'est les maths. Aïe. Pour moi qui suis littéraire à 300% et qui ne jure que par le français, c'est embêtant... J'aimerais bien lui expliquer qu'il est capital de savoir parler le français et de bien maîtriser sa langue car, comme le dit Hegel : "Penser sans mots est une entreprise insensée". Autrement dit, le fait de maîtriser sa propre langue, de la comprendre, d'en avoir une utilisation riche, belle, rigoureuse est le seul moyen de comprendre sa vie et de se comprendre, puisqu'on ne peut penser sans mots et que si l'on ne peut bien penser, on ne peut pas vivre et s'accomplir en tant qu'homme, et donc être libre. Je pourrai lui dire qu'alors, ne maîtrisant pas sa propre langue, il y aurait un fossé entre lui et le monde, qui ferait naître une grande incompréhension et peut être même une grande violence en lui. Mais je vois bien qu'il est trop jeune pour comprendre tout cela, et par là même que ce n'est pas de sa faute d'ailleurs. Seulement voilà. Après il sera trop tard pour combler le fossé. Je voudrais lui dire ça mais il ne comprendrait pas. Après tout, Madame Philosophie le dit bien : "La philosophie c'est pas du saucisson !"
Lucas me dit alors : "Comment je pourrais t'appeller ? Bidule Machin Chouette ?". Moi, un peu vexée, je réponds : "Non non, appelle moi plutôt Frederich Nietzsche." Lucas me demande qui c'est, ce monsieur, et quand je lui dis que c'est un homme qui fait de la Philosophie (et non de la Phisolophie), il tente de ramener la conversation à son sujet favori : les Pokémons, auquel moi, pauvre adolescente de dix-sept ans, je ne comprends rien et dont il lui semble tout à fait impardonnable qu'à dix-sept ans je n'y comprenne rien. Moi, peut être un peu exaspérée par ma journée, par la prof d'anglais qui vous vire pour trois minutes de retard, pour les manques de sommeil, la pluie et tout le reste, j'entame une discussion exprès incompréhensible pour lui, histoire de l'embêter un peu. Alors, je me mets à parler de Platon et j'explique : "Lucas, tu vois, Platon, il croyait qu'il existait deux mondes : notre monde et un autre monde, le monde intelligible, qui serait le modèle du notre. Tu vois, Platon pense qu'il existe ainsi un monde avec l'Idée d'arbre, qui serait UN arbre unique et parfait, et sur lequel nos arbres à nous, tous uniques, multiples et différents se seraient modélisés. Ainsi, nos arbres seraient tous imparfaits par rapport à l'Idée d'arbre du monde intelligible. Pour atteindre la vérité, il faudrait donc pouvoir contempler les Idées du monde intelligible..." . Plus je parle, et plus Lucas fronce les sourcils et tente de faire cesser la discussion. Lorsque j'achève d'un air théâtral, Lucas s'exclame : "J'en peux plus, je comprends rien !" Alors, prise de pitié, je m'arrête là et je propose, à la place, pour me faire pardonner, de lui lire Harry Potter. Il est content. Et puis, je me dis, moi, que peut être, un jour, ca lui sera utile ce que je lui ai raconté... On ne sait jamais, des fois que l'Inconscient soit si puissant qu'il ressuscite un discours philosophique des années plus tard... Des fois que... Je demanderai à Freud, si je le croise, un jour.
Je sais, vous allez vous dire que je suis méchante avec ce pauvre Lucas... Et pourtant, j'adore les enfants. Et lui je l'aime beaucoup, surtout quand il ne se comporte pas comme un enfant gâté, quand il me fait des danses bizarres en se brossant les dents, quand il me dit que je fais bien à manger même si je ne lui ai fait que de la purée, ou quand il mime chacun de mes mots lorsque je lui raconte une histoire... Mais parfois, aussi, tout le reste me désespère un peu, et je me dis que vraiment ça doit être terrible d'être prof de français.